“Hitler n’écrivait pas” : le démenti de Julius Schaub

Julius Schaub (1898-1967) est l’un des plus proches collaborateurs de Hitler. Il rédige des mémoires en 1951 et Roland Schaub les dépose à l’Institut für Zeitgeschichte le 12 mars 1999. L’édition en livre par un politicien d’extrême droite, Olaf Rose, en 2005, est conforme au manuscrit déposé.

Le 23 avril 1945, Schaub quitte le bunker où Hitler va finir ses jours pour aller détruire ses papiers personnels, conservés dans des armoires blindées dont Hitler seul avait la clé, à l’intérieur de ses appartements de Berlin, Munich et Berchtesgaden. Il ne dit pas s’il les a lus ou parcourus préalablement, mais il donne une idée de leur teneur.
Extraits (p. 310-322) :

” Hitler n’a donné que de brèves indications sur le contenu de cette documentation à moi-même et à d’autres personnes de confiance. Mais elles suffisent pour s’en faire une idée.

Hitler considérait le secret comme une véritable arme politique : des connaissances qu’il était le seul à avoir lui permettaient d’agir par surprise.  Mais il n’avait dans les services secrets officiels de son Etat qu’une confiance limitée. Il se méfiait de l’Abwehr militaire qu’il estimait peuplée de « réactionnnaires ». Ces gens lui étaient suspects car ils étaient trop enracinés dans des traditions qu’il jugeait hostiles à la révolution national-socialiste. Il avait si c’est possible encore moins d’estime pour les informations qui lui parvenaient par les canaux diplomatiques normaux ; il haïssait les diplomates professionnels. Il les tenait pour lâches, suffisants et  paresseux – sans parler du fait qu’ils étaient toujours pour la plupart issus de milieux « réactionnaires ». Mais le nouveau corps diplomatique sélectionné selon les principes nationaux-socialistes était, comme il le savait bien, en partie inadapté et en partie incompétent. Le service secret politique était idéologiquement plus proche de lui car c’était une institution nouvelle, « non encombrée », disait-il, par le passé, mais Hitler le jugeait insuffisant parce que dans sa brève existence il n’avait pas pu engender suffisamment de ces groupes d’élite dont Hitler avait besoin. Il lui fallait être au courant de ce qui se passait dans les milieux politiques les plus élevés. Hitler n’aimait pas non plus les critiques souvent ouvertes contre la politique extérieure allemande que rédigeait son service secret politique. Les analyses de la situation mondiale faites par d’éminents journalistes allemands qui montraient que la guerre était perdue pour l’Allemagne mettaient Hitler hors de lui à tel point que régulièrement il chassait Himmler de la pièce.

Cette situation incitait Hitler à avoir son propre service secret et il réussit effectivement à en mettre un sur pied : tout seul, avec l’unique soutien de quelques intimes, il s’occupait de la correspondance de ce service sans même recourir aux services d’une secrétaire ; il était confié à des courriers qui n’avaient aucune idée de la nature de ce qu’ils étaient chargés de transporter. Mais cela faisait des spécialistes et des agents de ce service de renseignement fondé, conduit et administré par Hitler les observateurs politiques sur l’étranger les mieux informés ; tous n’étaient pas allemands ; dans la majorité des cas c’étaient des politiciens ou des entrepreneurs de nationalité étrangère.

Et c’est là qu’il faut voir en toute certitude la véritable cause du souci de Hitler de faire disparaître ses documents. Il est sûr que ces étrangers haut placés ne savaient pas toujours qu’ils faisaient partie d’un réseau de renseignement secret ; la majorité, peut-être, croyaient écrire à Hitler des lettres purement privées. Cependant la plupart de ces hommes auraient été dans une situation très difficile, au moment des procès de collaborateurs, si leur correspondance avec Hitler était venue au jour. Le scandale les aurait sûrement éclaboussés et ils auraient peut-être été incarcérés et jugés pour délits politiques. ; beaucoup certainement auraient été exécutés. Hitler voulait probablement leur éviter ce sort ; par la destruction des pièces à charge Hitler pouvait rendre à ses anciens amis et conseillers encore un dernier service.

(…) Des groupements d’intérêts très importants en Occident tenaient Hitler [dès avant la prise du pouvoir] pour l’homme qui sauverait l’Allemagne, et par là l’Europe, du communisme, et une Allemagne dirigée par lui apparaissait comme le plus sûr rempart contre le bolchevisme. Même Winston Churchill a longtemps été de cet avis… Aussi fallait-il s’attendre à ce que Hitler reçoive de ce côté des conseils sur la façon de se comporter et des avis sur les forces étrangères alliées ou amicales sur lesquelles il pouvait compter. Que tous ces appuis étrangers n’aient pas été durables va de soi, mais une partie se sont maintenus même pendant la guerre. (…)”

Le passage le plus surprenant, par rapport à ce qu’on croyait savoir, est peut-être celui-ci :

“Hitler avait l’habitude d’écrire lui-même des procès verbaux de ses entretiens avec des hommes d’Etat étrangers, qu’il ne montrait à personne. Il existait ainsi des notes sur ses conférences avec Mussolini, le duc de Windsor, Boris de Bulgarie, Horthy, Lloyd George, lord Vansittart, lord Londonderry, Mollotov, Pétain, Franco et beaucoup d’autres. “

Schaub affirme enfin qu’il y avait parmi les documents détruits des listes de récipiendaires des cadeaux de fin d’année de Hitler (connus depuis par ailleurs, du moins ceux d’Allemagne) et enchaîne :

“On voit que la destruction du contenu des armoires blindées de Hitler était un dernier service amical rendu aux sympathisants du national-socialisme. Il est vraisemblable qu’un certain nombre de personnalités de l’ancien et du nouveau monde auraient mieux respiré s’ils avaient su que les archives secrètes de Hitler n’existaient plus. (…)

Mais en 1945 l’ouverture des armoires blindées de Hitler aurait signifié une surprise mondiale aux conséquences imprévisibles.

Si l’on fait abstraction de cela, l’incendie des papiers secrets de Hitler est pourtant, à vue lointaine, une perte sévère. Il sera très difficile d’écrire l’histoire du régime national-socialiste et de sa politique européenne. C’est le propre d’une dictature comme celle de Hitler que les décisions les plus importantes soient prises sans traces documentaires. Il n’y avait pas d’entités décisionnaires collectives -le gouvernement du Reich ne s’est plus réuni après les premières années-  et par suite, aucun protocole ; il n’y avait pas de débats parlementaires, pas de discussions en commission et pas d’informations confidentielles données en sous-main à la presse. Mais ce qui était disponible, comme documentation, a été perdu à la fin de la Seconde Guerre mondiale : jamais encore, dans l’histoire moderne, des documents d’une telle importance n’ont été détruits en aussi grand nombre avec un pareil souci d’exhaustivité.

Reste par conséquent le recours aux dires des témoins dans leurs mémoires. Mais eux non plus ne donneront pas aux historiens une image complète. Car d’une part les principaux acteurs sont morts pour la plupart ou, s’ils vivent encore, n’ont aucun intérêt, pour leur propre protection, à prendre la parole. Mais ce que nous avons comme témoignages consiste presque exclusivement dans des plaidoyers défensifs empreints d’une certaine subjectivité, et il faudrait les confronter à d’autres témoignages qui hélas n’existent plus. C’est ainsi que l’historien se retrouve devant des difficultés quasi-insurmontables.

Les archives secrètes de Hitler auraient pu combler l’énorme brèche. Les documents conservés là auraient éclairé des processus, vraiment des étapes entières du développement qui désormais resteront toujours dans l’ombre. Quelque quantité de pages qu’on ait produite sur la période hitlérienne et quelque perspicacité de détective qu’on ait déployée, il reste une foule de questions sans réponse possible. Quel traumatisme de jeunesse a bien pu causer la haine maladive des Juifs, qui ne peut avoir que des racines inconscientes ? Quelle influence ont eue des mouvements humains et des catastrophes personnelles sur la formation de ses représentations et par suite sur la politique ? D’où venaient et de quelle sorte étaient les informations qui lui faisaient penser qu’il pouvait pousser toujours plus loin sa politique de surprises sans que des puissances étrangères interviennent ? Et pourquoi ces informations ont été en échec précisément en août 1939 quand Hitler était persuadé que ni l’Angleterre ni la France n’entreraient en guerre ? Quelles sont les forces qui ont en sous-main favorisé l’ascension de Hitler, pourquoi l’ont-elles fait et quels étaient leurs intermédiaires ? Qu’est-il arrivé au juste en juin 1934 et qu’est-ce que cela avait à voir avec le putsch de Röhm ? Quelle part avait Hitler dans l’affaire Fritsch-Blomberg, l’incendie du Reichstag et Hess ? Pourquoi Hitler a-t-il si longtemps épargné l’auteur présumé de l’attentat de la brasserie, Elser, qui  a déjà été tué ( sic) lors du premier mois de la guerre ? Quels étaient les vrais motifs de l’attaque contre l’Union soviétique ? Comment envisageait-il le traitement d’une Russie dominée et  l’organisation de la nouvelle Europe ? A quoi aurait ressemblé la vie intérieure d’une Allemagne victorieuse ? Quel avenir était envisagé pour les Eglises chrétiennes ?”

Tout n’est pas de très bon aloi dans cette prose (par exemple, l’allusion à Churchill est grossièrement inexacte). Mais elle lance un défi que l’historien se doit de relever.

La première condition est qu’il commence par l’entendre !

François Delpla
A propos de François Delpla 27 Articles
normalien (Ulm), agrégé, docteur HDR historien du nazisme et de sa guerre depuis 1990 biographe de Hitler persuadé que le nazisme a été très peu compris pendant un siècle et que son histoire scientifique débute à peine

2 Comments

  1. Formidable ! Décidément, Schaub a beaucoup à nous apprendre comme je le pressentais.

    Dans l’extrait que vous présentez (merci pour la traduction!), je note une divergence avec son interrogatoire de 1947 :
    Quand le Dr Kempner lui demandait (question 166) si Hitler était derrière le vol de Hess, Schaub qui n’était qu’à 2 ans de la fin de la guerre, répond abruptement dans un réflexe reptilien qui montre à quel point il était encore endoctriné “non absolument pas”. Mais, 20 ans plus tard, sa réponse est ici différente : “Quelle part avait Hitler dans l’affaire Fritsch-Blomberg, l’incendie du Reichstag et Hess ?”. Car, s’il pose la question, voilà qu’à tête reposée Schau ne refuse plus du tout de se la poser !

  2. Un commentaire intéressant de Max Domarus (n.223 p.3138) :

    “During a speech before Kreisleiters at the Ordensburg Vogelsang on April 29, 1937, Hitler stated: “Life teaches you: anything you can talk about, you should not write down. I always get anxious when one of these gentlemen comes up to me and says: ‘I have a complaint to make, I have received this letter.’ When two men meet face to face something of the sort would never happen, but how easily is it done in writing! He paces the room, dictates to his stenographer, and then he flares up! It’s great for appearance’ sake, too!” Record of the speech on file at the Bundesarchiv, Koblenz (F 2a/EW 67 207-67 245).”

    Hitler : “faites ce que je dis, ne faites pas ce que je fais!”.

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